Vous avez dit…

Je dînais hier avec deux amis de Toulouse. C. me disait ne pas voir d’issue au conflit israélo-palestinien. Je me suis dit : comment pourrait-il penser autrement avec ce que les ondes répandent ? Lui qui m’a souvent ouvert les yeux sur certaines réalités, car il est plongé dans le monde social et il est féru d’économie.

En géopolitique, nous sommes tellement martelés qu’il est difficile de rester un esprit indépendant.

Je tente de leur expliquer qu’il y a une guerre contre les extrémistes, les fanatiques et non contre les Palestiniens ; qu’Israël négocie avec Mahmoud Abbas, qui représente les modérés mais qu’il ne peut demeurer coi devant des bombardements incessants : quel Etat supporterait de recevoir quelques milliers d’obus sans broncher ?

Que le conflit n’est plus tant israélo-palestinien qu’israélo-extrémistes, je parle, mais vois leurs regards qui n’osent me contredire. Si je leur disais que combattre Ben Laden c’est combattre le fanatisme meurtrier, pas le peuple Afghan, je pense qu’ils seraient d’accord.

Sur Israël et les Palestiniens, ils savent que j’en sais beaucoup, mais ils ne me questionnent pas, et j’ai toujours l’impression désagréable de produire un discours creux qui les laisse perplexes.

Pour comprendre la remarque de C., j’ai écouté ce matin les radios, j’ai glané. Je me suis dit que les commentaires que j’entendais auraient pu aussi bien avoir été prononcés in extenso il y a deux ans (guerre 2006 Israël-Hezbollah) , cinq ans (intifada, vagues d’attentats-suicides) , il y a quatorze ans (idem) etc.

Du réchauffé. Enfin, pas tout à fait. L’ONU condamne, mais ne nomme personne. Il faut arrêter « les opérations militaires ». Que ne l’a-t-elle dit depuis 2001 que le Hamas canarde Israël ? Que ne s’est-elle réunie en urgence quand, pendant la « trêve » entre Israël et le Hamas à Gaza, ce dernier a tiré 377 roquettes et obus sur la population uniquement civile du sud d’Israël (dont 200 pour le seul mois de novembre) ?

Mais voilà. J’ai entendu ce matin cette chose surprenante : « Les deux camps entretiennent l’escalade ». Rien de méchant à priori. Ca bombarde des deux côtés. Mettre sur le même plan Israël et le Hamas, c’est comme faire une équivalence entre un preneur d’otage et le GIGN.

« A Gaza ce sont des scènes de film d’horreur ». C’est vrai que les hommes du Hamas, ceints de noir avec leur bandeau vert au verset coranique, tenant leur lance-roquettes, avec leur horde de martyrs potentiels qui défilent en robe blanche ceinturés d’explosifs, comme des jeunes vierges communiants ou, version plus trash, des aficionados du Ku Klux Klan, tous proférant des horreurs antisémites, c’est vraiment une scène d’horreur.

Ah, pardon, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il s’agit des scènes de destruction, des corps de Palestiniens morts répandus, du sang, des gravats..

Qu’ils sont de piètres communicants, ces Israéliens. Même pas fichus de montrer un corps déchiqueté par une roquette Qassam. Même le petit Ofer Twito, 8 ans, amputé d’une jambe à cause de l’explosion d’une roquette en février dernier, on ne le médiatise pas…

Ou le corps déchiqueté de Jimmy Kedoshim, du kibboutz Kfar Aza, tué par une attaque de mortier en octobre 2008. Au moins un petit bout… Et bien non. Pas vu, pas pris.

« Israël se plaint des roquettes, mais il n’a eu que 10 morts » entend-je d’un spécialiste du Moyen-Orient, qui n’est en fait qu’un idéologue bien connu dirigeant un magazine de propagande. Mais puisqu’il se dit spécialiste, qui le contestera ? Pas le journaliste qui lui donne la parole.

Comme quand on entend sur les ondes Nasrallah appeler le monde arabe à se mobiliser contre Israël, et puis ensuite les paroles du ministre israélien de la Défense. C’est vrai, Nasrallah est un chef, pas de raison de ne pas lui donner la parole.

Un fasciste islamiste, dont les troupes fanatisées font le salut nazi (et si !) et sont prêtes à se faire sauter n’importe où, sur ses ordres, y compris à Beyrouth, mais un chef tout de même.

Donc à mettre au même plan qu’Ehud Barak, qui n’est au fond qu’un militaire devenu politicien. Comme Nasrallah.

« Que 10 morts ». Mais soyons tatillons ; Israël a eu 24 morts depuis que les roquettes arrosent le Néguev occidental (Sdérot, Nétivot et les kibboutz alentours), soit depuis 2001.

Alors « qu’en deux jours, Israël a fait plus de 300 morts » poursuit le spécialiste. Comme en chacun de nous sommeille un mathématicien, on a vite fait le calcul : 24 morts pour Israël en plusieurs années, ça fait un ratio annuel très faible.

Et plus de 300 morts palestiniens en deux jours, c’est terrible.

En termes de chiffres comme en termes d’images, Israël est à la masse. Puisqu’il refuse de montrer ses morts, il pourrait au moins avoir plus de victimes ! Il faudrait que je demande au spécialiste à partir de combien de morts le gouvernement israélien aurait le droit de se défendre.

Chaque missile tiré par les lanceurs islamistes l’est dans le but affiché de faire des victimes civiles. Et d’ailleurs, les 24 victimes israéliennes sont civiles. Et les lanceurs de roquettes en sont ravis. Mais il n’y en a que 24 !

Sur les quelque 300 morts palestiniens, 97% sont des « activistes » du Hamas (prenons la terminologie en vogue pour ne pas choquer les spécialistes) . Oh, on n’est pas obligé de le croire. On peut choisir de croire le Hamas. On est libre.

Et pour les victimes civiles palestiniennes, Israël n’est pas ravi du tout. Il a appelé sur leur téléphone portable les habitants des bâtiments qu’il allait bombarder (car abritant des stocks d’armes) et a parachuté des tracts demandant aux civils de s’éloigner de telle ou telle zone. Et tout le monde connaît la capacité de renseignement de l’armée israélienne.

Mais « à Gaza, on vit dans la peur » témoigne une habitante de Gaza. C’est absolument incontestable. Des F16, des bombes, c’est terrifiant et il n’est pas raisonnablement possible de ne pas compatir avec la population gazaouie.

Mes amis du kibboutz Nir-Am (entre la bande de Gaza et Sdérot) n’aiment pas parler de peur. Ils la tournent en dérision, comme pour la conjurer.

Quand les roquettes s’abattent de façon aléatoire dans le temps et l’espace, quand l’une d’elle explose à 80 mètres de la maison et qu’on n’a pas le temps de courir aux abris trop peu nombreux, on serre les dents.

Quand il faut expédier ses enfants chez un frère ou un parent loin de là, et vivre soi-même calfeutré, on préfère encore serrer les dents. Les gens que je connais ne se plaignent pas. Ils se plaignent moins que moi du froid à Paris !

Et voilà un autre fait pas médiatique du tout : Israël construit des abris anti-roquettes !! Fou, non ? Israël a mis au point une alarme qui donne le signal dès qu’une roquette est tirée (10 à 15 secondes pour se mettre aux abris). D’où les « que 24 morts ».

Les enfants de Sdérot sont en majorité suivi par des psychologues pour des syndromes de stress post-traumatique. Autant dire que c’est une non-information. Aujourd’hui, il faut du « Kill Bill », du sang, des pleurs, du drame.

Montrer des abris anti-roquettes, des gens courageux qui subissent les tirs de la haine, c’est nul.

En fait, ce que beaucoup aimeraient sans se l’avouer, c’est qu’Israël se fasse bombarder sans réagir. Quand le sympathique Saddam Hussein a envoyé 39 scuds sur Israël en 1992, la non-réaction d’Israël a tout juste été accueillie avec un mépris silencieux (« que 2 morts » !).

Depuis l’intensification des tirs de roquettes contre Israël depuis la bande de Gaza, itou, on attend qu’Israël reste tranquille. S’il répond, ce sera de toute façon disproportionné . Il n’a qu’à faire comme le Hamas, envoyer des roquettes artisanales de façon aléatoire sur Gaza, et faire à peu de chose près le même nombre de morts. Ou ne rien faire.

Tant pis pour les spécialistes..

Israël à une armée de défense. Cela n’a que 88 ans (fondation de la Haganah, ancêtre de Tsahal, en 1920). Cela mettra le temps qu’il faut, mais il faudra bien que les tenants de l’immobilisme suicidaire se résolvent à intégrer ce fait : les Juifs se sont défendus, les Juifs se défendent, les Juifs se défendront.

Catherine Leuchter © Primo, 29 décembre 2008